French 75 : le cocktail qui porte le nom d'un canon
Un cocktail qui frappe comme un canon de campagne de 75 millimètres : c'est ce que ses inventeurs prétendaient. Le French 75 est né dans le Paris de la Première Guerre mondiale, il a changé de recette en traversant l'Atlantique, et il reste le meilleur cocktail au champagne qu'on puisse servir.
Au sommaire
Le canon de 75 modèle 1897 était la fierté de l'artillerie française. Tir rapide, précision inédite, recul absorbé par un frein hydropneumatique : il pouvait envoyer une quinzaine d'obus par minute là où les pièces concurrentes en plaçaient trois. Pendant la Première Guerre mondiale, il devient une sorte de symbole national, et les soldats américains stationnés en France en parlent comme d'une légende.
C'est de là que vient le nom du cocktail. L'idée, répétée dans tous les bars de l'époque, est que le mélange frappe avec la même force et la même rapidité. Ce n'est pas une exagération : sous ses airs de coupe de champagne, le French 75 contient une vraie dose de gin.
Paris, un bar américain, et un barman écossais
Le berceau du cocktail est le New York Bar de Paris, rue Daunou, racheté en 1923 par Harry MacElhone et devenu depuis le Harry's New York Bar. MacElhone, barman écossais passé par Londres et New York, y a signé ou popularisé une quantité impressionnante de classiques, du Sidecar au Bloody Mary en passant par le Monkey Gland.
Le « 75 Cocktail » apparaît dans ses pages dès les années 1920. Sa première version imprimée n'est pas tout à fait celle qu'on boit aujourd'hui : on y trouve du gin, du calvados, de la grenadine et de l'absinthe, sans une bulle. C'est un autre cocktail sous le même nom, et il faut s'y faire, ces glissements sont courants dans l'histoire des bars.
La recette qui a gagné
La version définitive est fixée à Londres en 1930, dans le Savoy Cocktail Book de Harry Craddock, l'ouvrage qui a codifié une bonne partie du répertoire classique. Craddock écrit une recette simple : gin, jus de citron, sucre, allongé au champagne, servi dans un grand verre avec de la glace. C'est cette formule-là qui a traversé le siècle.
Il existe une querelle de chapelle sur l'alcool de base. À La Nouvelle-Orléans, le bar Arnaud's French 75 le sert au cognac, et défend cette version comme la plus fidèle à l'esprit français. Les deux se tiennent. Nous servons la version au gin, parce que le genièvre et le citron donnent une tension que le cognac adoucit, mais essayez les deux avant de choisir votre camp.
Trois détails qui changent tout
D'abord le verre : flûte ou coupe, jamais un verre à cocktail rempli à ras bord. Les bulles ont besoin de place. Ensuite, l'ordre : on secoue le gin, le citron et le sucre avec de la glace, on filtre, et on complète au champagne, sans remuer. Secouer le champagne est le meilleur moyen de le tuer. Enfin le champagne lui-même : un brut, sec. Un demi-sec ajouté à un sirop de sucre donne un cocktail écœurant.
La recette de Craddock, et ses faux frères
La version que l'on tient pour canonique est celle qu'Harry Craddock fixe dans le Savoy Cocktail Book en 1930, et qu'il décrit comme un mélange qui « frappe avec l'efficacité d'un canon français de 75 mm ». Deux variantes circulent encore sous le même nom. Celle de La Nouvelle-Orléans remplace le gin par du cognac, et se défend très bien. Celle qu'Harry MacElhone imprime le premier sous le titre de « 75 Cocktail », à base de gin, de calvados, de grenadine et d'absinthe, sans une bulle de champagne, n'a en revanche que le nom en commun : c'est un autre cocktail.
Pourquoi il revient chaque décembre
Nos statistiques sont sans ambiguïté : la fiche du French 75 est consultée trois à quatre fois plus en décembre que le reste de l'année. C'est le cocktail des fêtes par excellence, parce qu'il est festif sans être sucré, qu'il se prépare en deux minutes, et qu'il permet d'utiliser un crémant honnête plutôt qu'un champagne cher. Personne ne s'est jamais plaint d'un French 75.
Hier et aujourd'hui
| La recette d'origine | Telle qu'on la fait aujourd'hui |
|---|---|
| 3 cl de gin | 3 cl Gin |
| 1,5 cl de jus de citron | 1,5 cl Jus de citron |
| 1,5 cl de sirop de sucre | 1,5 cl Sirop de canne |
| Allongé de champagne | 6 cl Champagne |
| Secoué, filtré dans un grand verre | — |
Sources
- Harry Craddock, The Savoy Cocktail Book (1930)
- Harry MacElhone, Barflies and Cocktails (1927)
- Difford's Guide — fiche French 75
Questions fréquentes
Pourquoi le cocktail s'appelle-t-il French 75 ?
Parce qu'il porte le nom du canon de 75 mm modèle 1897 de l'artillerie française, réputé pour sa cadence de tir pendant la Première Guerre mondiale. L'idée était que le cocktail frappait aussi vite et aussi fort. Sous son apparence de coupe de champagne, il contient une vraie dose de gin.
French 75 au gin ou au cognac ?
Les deux versions existent et se défendent. Le Savoy Cocktail Book de 1930, la référence historique, donne la recette au gin. À La Nouvelle-Orléans, notamment chez Arnaud's, la tradition est au cognac, plus rond et plus chaleureux. Le gin garde davantage de tension avec le citron ; c'est la version que nous servons.
Peut-on faire un French 75 avec du crémant ?
Oui, et c'est même conseillé. Dans un cocktail, le champagne est largement masqué par le citron et le gin : la dépense ne s'entend pas dans le verre. Un crémant brut de Loire ou de Bourgogne donne un excellent French 75. Choisissez un brut, jamais un demi-sec.
À essayer